J’ai passé bien du temps, mon cher Aza, sans pouvoir donner un moment à ma plus chère occupation ; j’ai cependant un grand nombre de choses extraordinaires à t’apprendre ; je profite d’un peu de loisirs pour essayer de t’en instruire.
Le lendemain de ma visite chez la Pallas, Déterville me fit apporter un fort bel habillement à l’usage du pays. Après que ma petite China l’eut arrangé sur moi à sa fantaisie1, elle me fit approcher de cette ingénieuse machine qui double les objets : Quoique je dusse être accoutumée à ses effets, je ne pus encore me garantir de la surprise, en me voyant comme si j’étais vis-à-vis de moi-même.
Mon nouvel ajustement ne me déplut pas ; peut-être je regretterais davantage celui que je quitte, s’il ne m’avait fait regarder partout avec une attention incommode.
Le Cacique entra dans ma chambre au moment que la jeune fille ajoutait encore plusieurs bagatelles2 à ma parure ; il s’arrêta à l’entrée de la porte et nous regarda longtemps sans parler : sa rêverie était si profonde, qu’il se détourna pour laisser sortir la China et se remit à sa place sans s’en apercevoir ; les yeux attachés sur moi, il parcourait toute ma personne avec une attention sérieuse dont j’étais embarrassée, sans en savoir la raison.
Cependant afin de lui marquer ma reconnaissance pour ses nouveaux bienfaits, je lui tendis la main, et ne pouvant exprimer mes sentiments, je crus ne pouvoir lui rien dire de plus agréable que quelques-uns des mots qu’il se plaît à me faire répéter ; je tâchai même d’y mettre le ton qu’il y donne.
Je ne sais quel effet ils firent dans ce moment-là sur lui ; mais ses yeux s’animèrent, son visage s’enflamma, il vint à moi d’un air agité, il parut vouloir me prendre dans ses bras, puis s’arrêtant tout à coup, il me serra fortement la main en prononçant d’une voix émue. Non… le respect… sa vertu… et plusieurs autres mots que je n’entends pas mieux, et puis il courut se jeter sur son siège à l’autre côté de la chambre, où il demeura la tête appuyée dans ses mains avec tous les signes d’une profonde douleur.
Je fus alarmée de son état, ne doutant pas que je lui eusse causé quelques peines ; je m’approchai de lui pour lui en témoigner mon repentir ; mais il me repoussa doucement sans me regarder, et je n’osai plus lui rien dire : j’étais dans le plus grand embarras, quand les domestiques entrèrent pour nous apporter à manger ; il se leva, nous mangeâmes ensemble à la manière accoutumée sans qu’il parût d’autre suite à sa douleur qu’un peu de tristesse ; mais il n’en avait ni moins de bonté ni moins de douceur ; tout cela me paraît inconcevable.
Je n’osais lever les yeux sur lui ni me servir des signes, qui ordinairement nous tenaient lieu d’entretien ; cependant nous mangions dans un temps si différent de l’heure ordinaire des repas, que je ne pus m’empêcher de lui en témoigner ma surprise. Tout ce que je compris à sa réponse, fut que nous allions changer de demeure. En effet, le Cacique après être sorti et rentré plusieurs fois, vint me prendre par la main ; je me laissai conduire, en rêvant toujours à ce qui s’était passé, et en cherchant à démêler si le changement de lieu n’en était pas une suite.
À peine eus-je passé la dernière porte de la maison, qu’il m’aida à monter un pas assez haut, et je me trouvai dans une petite chambre où l’on ne peut se tenir debout sans incommodité ; mais nous y fûmes assis fort à l’aise, le Cacique, la China et moi ; ce petit endroit est agréablement meublé, une fenêtre de chaque côté l’éclaire suffisamment, mais il n’y a pas assez d’espace pour y marcher.
Tandis que je le considérais avec surprise, et que je tâchais de deviner pourquoi Déterville nous enfermait si étroitement (ô, mon cher Aza ! que les prodiges sont familiers dans ce pays) je sentis cette machine ou cabane (je ne sais comment la nommer) je la sentis se mouvoir et changer de place ; ce mouvement me fit penser à la maison flottante : la frayeur me saisit ; le Cacique attentif à mes moindres inquiétudes me rassura en me faisant regarder par une des fenêtres, je vis (non sans une surprise extrême) que cette machine suspendue3 assez près de la terre se mouvait par un secret que je ne comprenais pas.
Déterville me fit aussi voir que plusieurs Hamas4 d’une espèce qui nous est inconnue, marchaient devant nous et nous traînaient après eux ; il faut, ô lumière de mes jours, un génie plus qu’humain pour inventer des choses si utiles et si singulières ; mais il faut aussi qu’il y ait dans cette Nation quelques grands défauts qui modèrent sa puissance, puisqu’elle n’est pas la maîtresse du monde entier.
Il y a quatre jours qu’enfermés dans cette merveilleuse machine, nous n’en sortons que la nuit pour reprendre du repos dans la première habitation qui se rencontre, et je n’en sors jamais sans regret. Je te l’avoue, mon cher Aza, malgré mes tendres inquiétudes j’ai goûté pendant ce voyage des plaisirs qui m’étaient inconnus. Renfermée dans le Temple dès ma plus tendre enfance, je ne connaissais pas les beautés de l’univers ; tout ce que je vois me ravit et m’enchante.
Les campagnes immenses, qui se changent et se renouvellent sans cesse à des regards attentifs emportent l’âme avec plus de rapidité que l’on ne les traverse.
Les yeux sans se fatiguer parcourent, embrassent et se reposent tout à la fois sur une variété infinie d’objets admirables : on croit ne trouver de bornes à sa vue que celles du monde entier ; cette erreur nous flatte, elle nous donne une idée satisfaisante de notre propre grandeur, et semble nous rapprocher du Créateur de tant de merveilles.
À la fin d’un beau jour, le Ciel n’offre pas un spectacle moins admirable que celui de la terre ; des nuées transparentes assemblées autour du Soleil, teintes des plus vives couleurs, nous présentent de toutes parts des montagnes d’ombre et de lumière, dont le majestueux désordre attire notre admiration jusqu’à l’oubli de nous-mêmes.
Le Cacique a eu la complaisance5 de me faire sortir tous les jours de la cabane roulante pour me laisser contempler à loisir les merveilles qu’il me voyait admirer.
Que les bois sont délicieux, ô mon cher Aza ! si les beautés du Ciel et de la terre nous emportent loin de nous par un ravissement involontaire, celles des forêts nous y ramènent par un attrait intérieur, incompréhensible, dont la seule nature a le secret. En entrant dans ces beaux lieux, un charme universel se répand sur tous les sens et confond leur usage. On croit voir la fraîcheur avant de la sentir ; les différentes nuances de la couleur des feuilles adoucissent la lumière qui les pénètre, et semblent frapper le sentiment aussitôt que les yeux. Une odeur agréable, mais indéterminée, laisse à peine discerner si elle affecte le goût ou l’odorat ; l’air même sans être aperçu, porte dans tout notre être une volupté pure qui semble nous donner un sens de plus, sans pouvoir en désigner l’organe.
Ô, mon cher Aza ! que ta présence embellirait des plaisirs si purs ! Que j’ai désiré de les partager avec toi ! Témoin de mes tendres pensées, je t’aurais fait trouver dans les sentiments de mon cœur des charmes encore plus touchants que tous ceux des beautés de l’univers.
1. Fantaisie : à sa façon. 2. Bagatelles : choses sans importance. 3. Machine suspendue : c'est la découverte du carrosse tiré par des chevaux. 4. Hamas : [Note de l'autrice] nom générique des bêtes. 5. Complaisance : gentillesse.
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